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L’argent a dénaturé ma vie

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Un objet. N’importe quel objet. En avoir me plongeait dans un étrange enchantement. Mon mari et moi sommes cadres du secteur bancaire, avec des salaires convenables, des facilités de crédits qui ne nous ont pas toujours rendu service, mais nous ne roulons pas sur l’or. Pourtant, nous avons appris à consommer sans réfléchir. Je me rappelle qu’aller faire nos courses en famille, au supermarché, relevait d’un vrai rite de préparation. Une fois sur place, je me sentais mal lorsque je ne prenais pas le grand caddie. Je ne voulais jamais du petit panier, même lorsque nous n’étions là que pour une liste de cinq ou six achats essentiels. Je me sentais mal, comme touchée dans mon orgueil. Un pincement intérieur.


le petit panier, c’était pour les pauvres, pour celles et ceux qui n’ont pas d’argent et qui vivent comme ça parce qu’ils ne peuvent pas faire plus. C’était plus qu’un rite, une véritable obsession qui pouvait me donner des sueurs froides, des tics d’énervement et l’impression d’être surveillée par les autres.

lorsque j’entrais dans l’antre de la consommation, mon mari disait : “C’est signe d’al Khaïr (abondance)”, une vitalité familiale qui transparaissait à travers notre pouvoir d’achat. Il était comme moi. Le caddie devait arriver à la caisse plein à craquer, avec des yaourts et des montagnes de boîtes qui débordent du chariot. Nous étions béatement heureux. Nous rentrions chez nous le cœur apaisé et la sensation d’être pleins, comme hors d’un danger social potentiel. Nos enfants nous ressemblaient.

Il suffisait qu’ils ouvrent la bouche pour demander quelque chose, et nous étions là, la cuillère magique avec nous. Nous étions comme les autres couples, pensai-je, lancés dans une course effrénée pour le grand appartement, puis pour la villa, pour les meilleurs loisirs et écoles aux enfants, pour les meilleures apparences en société, pour le meilleur tout court… Mais le “meilleur”, c’était quoi au fait ? j’ai appris que bien des riches paraissaient pauvres aux yeux d’autres riches plus fortunés. La course sociale est interminable et j’en ai souffert.

vers la quarantaine, quelque chose se passa : un brouillard de nuages s’était installé à l’horizon de mon existence. Après le trop-plein, le vide grandit dans ma vie. Tout devenait maussade. Je ne sentais plus de plaisir à vivre. C’était comme si toutes ces dernières années m’avaient conduites dans une voie sans issue, sans limite, sans arrimage quelque part finalement. J’avais accompagné à cette époque une amie à une réunion d’association féminine.

Cela se passait dans un quartier populaire à Rabat. J’entrais en contact avec une autre réalité de la vie. De toute la vie et surtout celle des autres à laquelle je refusais de prêter un œil. Cela a ouvert mon âme. C’était un déclencheur suffisant pour me mener à une remise en question. Car au même moment, mon mari et moi étions résolument blasés de notre vie. Peut-être nos âges respectifs étaient aussi un moment important pour faire un bilan et voir ce qui n’allait pas. Et surtout, nous demander ce que nous voulions réellement maintenant.

Qu’étions-nous devenus au fil de quinze ans de vie commune ? Des êtres programmés pour accumuler des objets, entasser des biens, avoir plus et plus avec le temps qui passe et ne revient plus. Au fond de moi, je sentais que j’étais devenue une femme insensible, un cœur presque de pierre qui battait dans ma poitrine juste pour irriguer des canaux et des organes dans un corps matériellement saturé. Toute ma vision du monde en était altérée, je refusais de voir ce qui pouvait me gêner dans mes comportements et ne vivait plus que pour l’argent, la fin du mois, les projets d’achats.

Je poussais notre couple à investir dans la carrière comme une clé de sésame du bonheur. Toutes les augmentations obtenues ne suffisaient pas, car notre besoin était énorme et n’arrivait jamais à se combler. Etions-nous un couple malade de consommer ? Je me suis alors lancée dans une remise en ordre des priorités de ma vie.

mon mari m’a accompagnée dans cette aventure. Allait-elle être passagère, comme il le pensait au départ ? Face au bien-être que nous avons commencé à ressentir, force est de constater que non ! Cela a convenu même aux petits. J’ai transformé leurs dimanches endiablés, souvent passés devant un écran de jeu vidéo avec les copains, en de belles ballades dans la forêt de Casablanca. Nous sommes allés à la rencontre d’une nature que nous avions complètement oubliée.

Maintenant, nous préférons la montagne et le bord de la mer solitaire aux encombrements des villes et des cités balnéaires huppées que nous fréquentions auparavant. Les enfants ont commencé à regorger de santé et nous-mêmes avons commencé à mieux dormir, à sentir un rythme de vie plus serein s’installer. Sans trop nous éloigner de nos cercles d’amis, nos sorties mondaines se sont faites plus opportunément, pour nous ménager un peu plus de temps libre. Je me suis réconciliée avec les émotions et les couleurs de la vie.

Les personnes ont ainsi pris une épaisseur et leur vie est devenue subitement importante sous mes yeux. Nous avons cessé de voyager à chaque fois dans les mêmes villes à l’étranger, pour organiser un grand voyage, loin et dépaysant, par an. Mes enfants ont pris goût aux voyages de groupe culturels, et mon plus grand bonheur est de voir que notre nouvelle vie a fait d’eux des êtres qui lisent, achètent des livres, s’intéressent aux valeurs de la vie et aux idées. A la culture de l’argent, c’est bien un monde d’idées qui les a accueillis. Qu’elle est belle la maison où abondent la culture et les chambres d’enfants bien garnies de livres !

sortir de ma bulle ancienne m’a permis de me recentrer sur un centre de gravité, avec mes enfants et leur école au beau milieu, et ce que je peux faire pour leur donner une qualité d’apprentissage meilleure. Internet nous est apparu sous un jour nouveau, loin des jeux et du chat qui les occupaient exclusivement autrefois. C’est ainsi que peu à peu, tout en gardant notre niveau de vie, nous l’avons mieux redéployé vers une qualité de l’existence. Les objets aussi n’ont plus la même importance maintenant.

Je m’attache à mes meubles que je changeais à chaque occasion. Mon caddie a une taille plus humaine. Je ne sors plus pour les courses comme on va à un parc d’attractions et j’ai lutté contre la compulsion d’achat. Notre ligne et notre hygiène alimentaire ne s’en portent que mieux. J’ai trouvé un autre sens à la vie. Je ne la vois plus à travers une petite serrure. Ma vie intérieure a pris du relief. Je n’ai plus le même rapport à l’argent, et c’est cela que je cherchais il y a quelques années, en décidant de tout chambouler autour de moi. Car l’argent avait fini par me dénaturer. Il allait aussi peut-être détruire ma vie en me faisant passer à côté de l’essentiel.

vivre avec moi-même, être plus proche de ceux qui m’entourent. Faire le tri du bon grain de l’ivraie. Consacrer plus d’heures à comprendre le vaste monde qui m’entoure pour mieux le partager avec mes enfants. Rendre mon mari heureux en le délestant de cette angoisse de ne pas avoir suffisamment d’argent pour nos anciens projets. Cela peut paraître un détail, mais c’est là où j’ai trouvé mon petit pré…

 



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