Violence perverse ou encore harcèlement moral. Un autre phénomène de maltraitance, en rapport avec les blessures de l’âme et non celles du corps. Insultes, mépris, chantage, insinuations perfides… ses caractéristiques sont diverses mais voilées. Car cette violence-là demeure souvent ignorée, méconnue et est considérée comme moins grave que celle physique. Et pourtant, elle fait tout autant de victimes. Comment la reconnaître ? Et surtout quand l’arrêter ?
“Il me terrorise… Me harcèle… Me critique sans cesse… Et depuis quelque temps, il me menace, je ne sais plus quoi faire !” Un appel au secours ? Une prise de conscience ? Simple confidence d’un mal-être relationnel ? Cette femme ne sait pas ce qu’elle ressent, et elle en souffre.
Elle souffre de la violence de son partenaire, qui ne la frappe pas, et si ça se trouve, qui ne la touche même plus. Mais qui la détruit. A petit feu et à petits coups bas. Entre menaces, insultes, crises de jalousie obsessionnelle, et critiques, il la violente. Selon le docteur Marie-France Hirigoyen, psychanalyste et auteur de “Femmes sous emprise”, la violence peut prendre racine bien avant la première gifle.
Elle explique que “la difficulté à repérer les violences psychologiques vient de ce que la limite en est imprécise. Il est beaucoup plus difficile de mesurer ce que ressent une victime de violence psychologique.” Pourtant, il y a des signes, qui malheureusement ne trompent pas : propos dénigrants, négation des choix de son partenaire, humiliations, renvoi d’une image d’incompétences et de nullité, crises de jalousie, menaces, intimidation. Dans un seul but : garder le pouvoir, le contrôle. Les exemples sont divers : “Tu ne ressembles à rien”, “tu n’es capable de rien”, “je t’interdis d’aller à tel endroit”, “tu as intérêt à le faire sinon…”. Sinon quoi ?
Dépérir à petit feu
La victime de cette violence-là ne sait justement pas qu’elle est… victime. Elle peut souvent avoir affaire à un manipulateur parfois plus intelligent et narcissique. C’est ce que l’on appelle la violence perverse. Toujours selon Marie-France Hirigoyen, “tous les manipulateurs ne sont pas des pervers, mais un pervers narcissique n’a pas de sensibilité, ni d’affectivité. Extrêmement intelligent parfois, et incapable de se regarder, il attaque l’autre pour se rehausser.”
Ces attaques, sous forme de mots, d’insinuations, de menaces, peuvent détruire toute confiance en soi. Et font d’autant plus mal que le coupable peut être extrêmement sociable et apprécié. Tellement adapté à la société qu’il ne viendrait à l’idée de personne qu’il puisse faire souffrir son conjoint de la sorte. Et cela rend les choses encore plus délicates. La victime se retrouve non seulement prisonnière de son couple mais aussi de la société dans son ensemble : “Si tout le monde l’apprécie, c’est qu’il y a un problème avec moi. Peut-être est-ce ma faute ?”.
Amal, 30 ans, en a fait l’expérience : “il était parfait. Beau, intelligent. De très bonne famille. Toutes mes copines étaient jalouses. Mais dans l’intimité, c’était un monstre. Je n’ai jamais pu être celle qu’il souhaitait que je sois. Mes cheveux, mon poids, mes idées, tout y passait. J’avais l’impression d’être une horreur. Et je croyais avoir de la chance : comment pouvait-il m’aimer et s’intéresser à moi alors que j’étais tellement affreuse ?
J’ai fini par le quitter le jour où il a voulu m’éloigner de ma famille. C’était plus que je ne pouvais en supporter. Pour m’en sortir, j’ai suivi une psychothérapie et je suis devenue beaucoup plus méfiante, mais aussi plus forte. C’était un cauchemar qui a duré 2 ans.”
Savoir dire stop !
Mais il n’y a pas que les fins stratèges qui engagent leurs partenaires dans cette spirale. Les autres, peut-être moins doués, savent choisir quelqu’un de plus facile à manipuler. Parviennent à détecter la faille et à s’y infiltrer. Car tout être humain en a une. Et il est parfois très facile pour autrui de s’en emparer et de l’utiliser en tant qu’arme. Favorisant ainsi une violence qui ira crescendo.
Majdouline, 25 ans, a vu son compagnon se transformer après avoir emménagé avec lui : “J’ai rencontré un homme quand j’étais en France. On a vécu une belle histoire et une fois de retour au Maroc, il a tout fait pour que je m’y installe avec lui. Je ne voulais pas sauter ce pas. Mais les lettres se sont multipliées, et les appels aussi. J’ai voulu y croire. J’étais amoureuse et convaincue que j’avais rencontré l’homme de ma vie. Je suis donc rentrée et l’on a habité ensemble. Dès le départ, j’ai compris que ça n’allait pas. Il critiquait tout : de l’endroit où j’ai mis la salière au fait que je lave mes jeans tous les jours.
Là, j’ai compris qu’il avait un problème avec la vie de couple et qu’il était très difficile pour lui de cohabiter avec quelqu’un. Malgré cela, je suis restée avec lui en me disant que je devais faire des efforts. Selon lui, c’était de ma faute si ça ne marchait pas et je le croyais, étant trop jeune pour comprendre qu’il ne voulait pas, en vérité, assumer la responsabilité de cette rupture.
La violence est donc allée crescendo, entrecoupée de moments très tendres, je ne savais pas comment vivre notre relation. Jusqu’au jour où il a débarqué à mon lieu de travail pour me faire un scandale car j’avais un retard de 5 minutes alors qu’il m’attendait en bas.
Je l’ai quitté. Notre vie commune n’a duré que trois mois ; j’ai eu la chance de me réveiller très très vite, car il avait touché une corde sensible : mon emploi. Il ne s’agissait plus que de moi et de lui. Il mettait en péril ma vie professionnelle. C’est à ce moment-là que j’ai senti le danger. Heureusement pour moi.”
Plus fortes face à la violence ?
Dans un milieu où l’on juge encore l’homme à sa virilité et la femme à sa soumission, les limites sont d’autant plus floues. Un homme ne se doit-il pas d’être dominateur ? D’avoir le pouvoir ? De démontrer que le chef, c’est lui ? Selon le Aboubkar Harakat, psychiatre, “tout cela est sans doute relié à l’éducation et à tous les préjugés qui nous entourent.
Surtout si la victime a grandi dans un environnement où tout cela semble “normal” et qu’elle reproduise à ce moment-là le schéma qu’elle a eu sous les yeux, même de manière inconsciente.” Ce qui rend l’acceptation plus aisée et la capacité à s’en sortir plus ardue.
Mais aujourd’hui, tout cela est aussi en train de changer. Les femmes deviennent plus autonomes. Plus indépendantes. Il est plus facile pour une femme qui se prend en charge de refuser la dépendance et de s’en sortir. Car elle a le choix. Mais d’un autre côté, cela peut aussi compliquer les choses. En effet, face à des femmes plus affranchies, un homme se sent parfois plus vulnérable. Son incapacité à l’exprimer peut donc se traduire par une certaine forme de tension qu’il a besoin d’évacuer par la violence.
Fragilisés dans le domaine professionnel par la montée du pouvoir féminin, les hommes n’acceptent pas souvent que cela soit le cas à la maison. Ghita, 35 ans, a fini par demander le divorce quand la situation est devenue invivable : “Il haïssait les femmes qui travaillaient avec lui, répétant sans cesse qu’elles étaient des incapables et des irresponsables. J’avais un travail, pour lui sans grande importance, (caissière à la banque), et à ses yeux, c’était le maximum que je pouvais m’offrir. Mais j’ai eu une promotion. Puis une autre.
Il est devenu comme fou. Après 10 ans de mariage, et 2 enfants, notre relation s’est détériorée. Je ne sais pas. Il est certes devenu beaucoup plus méchant et critique à mon égard. Mais ma patience aussi avait ses limites. Je ne me sentais plus obligée d’accepter ses mauvais traitements. Je savais que je pouvais vivre sans lui. Le jour où je l’ai réalisé a été un des plus beaux jours de ma vie.
J’ai divorcé, obtenu la garde de mes enfants : en un mot, je m’en suis sortie. Parfois, je me demande ce qui m’avait aveuglée durant tant d’années. Sans doute mon manque de confiance en moi. Et la certitude que je ne pouvais pas me prendre en charge, que je n’étais qu’une pauvre femme sans défense, comme il me le répétait si souvent.”
Faux repentir
Et ce n’est pas tout. Car cette violence peut aussi s’ancrer dans une autre forme de dépendance, celle de la réconciliation. Tellement agréable et… dangereuse. Maria, 28 ans, le sait très bien : “Il me traitait de tous les noms et se mettait ensuite à genoux pour me demander pardon. M’offrant à chaque fois des preuves d’amour encore plus belles et plus grandes. Et je replongeais. Il redevenait tellement adorable que j’en oubliais le monstre. Jusqu’à la prochaine fois. Et jusqu’au jour où il m’a frappée. C’est là où je l’ai quitté.”
Tension, violence cyclique, réconciliation sur l’oreiller, repentir et larmes. Un cercle vicieux. Combien sont-elles à pardonner à leurs partenaires quand celui-ci se victimise, pleure, réitère son amour, offre un cadeau en guise de bonnes intentions ? C’est là où ça devient périlleux. Marie-France Hirigoyen est d’ailleurs formelle à ce sujet : “Les cycles de violence se répètent, mais toujours en s’aggravant.
Quand l’agresseur se décharge de sa tension sur son partenaire : violence verbale, cassage d’objet, ça le défoule. Ensuite, craignant que son conjoint le quitte, il va se répandre en excuses et devenir beaucoup plus gentil, repentant. Dès lors, la victime peut devenir accro : accepter la violence en attente de la réconciliation, où il est tellement gentil. C’est un réflexe conditionné.
L’agresseur constate donc que, d’une part, cette violence lui fait du bien (il est détendu), et que d’autre part, il ne se passe rien (il n’est pas vraiment puni). C’est ainsi que ça dégénère très souvent, pouvant aller jusqu’à la violence physique.”
Mais il est nécessaire de nuancer tout cela. Car on ne parle pas de violence psychologique systématiquement. Ainsi, le conflit n’est pas de la violence. Une scène de ménage non plus. Nécessaires à la vie à deux, ces manifestations d’agressivité peuvent même contribuer à l’équilibre du couple. En fait, tout est question d’équilibre. “Dans un couple où l’un domine dans un registre et l’autre dans un autre, c’est l’égalité. Par exemple, une scène de ménage peut être très bruyante, mais du moment où chacun dit ce qu’il a à dire, elle diminue en gravité.
La dépendance réciproque, complémentaire n’est pas du tout de la violence”, nous dit Marie-France Hirigoyen. C’est donc là où il importe de faire très attention. De dresser certaines limites systématiques et de s’y tenir. Si c’est répété, malsain et que la dérive est proche, il faut savoir y mettre un terme.
Demander de l’aide. En parler à des ami(e)s qui n’hésiteront pas à dire la vérité telle qu’elle est : que, non, la violence psychologique ou autre n’a pas lieu d’être, et encore moins d’être endurée. Les signaux d’alarme sont souvent les mêmes. Et personne n’est à l’abri. Il suffit d’ouvrir les yeux, de ne pas se mentir. Pour enfin pouvoir dire stop.
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