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La santé du Roi : Entre tabou et délires

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Pour la première fois au Maroc, le palais royal informe d’une maladie du Roi dans un communiqué officiel. C’est un événement, mais qui prend une tournure consternante.

Les tenants et aboutissants de cette affaire.

Cet été 2009 n’a pas eu « son feuilleton », comme le Maroc en avait pris l’habitude ces dernières années. Pas de barons de la drogue traqués, pas de scandale financier, pas de cellule terroriste démantelée… Les Marocains se seraient même ennuyés sous la canicule si le Ramadan, commençant cette année 10 jours avant la fin du mois d’août, n’avait accaparé leur attention, les incitant, d’abord, à profiter le plus possible de leur congé écourté, ensuite, à réfléchir aux dépenses du mois sacré qui suivaient celles des vacances et précédaient celles de la rentrée scolaire…

Les faits

Mais voilà que le 26 août, un communiqué du ministère du protocole et de la chancellerie est rendu public.

Un communiqué sans précédant.

Il annonce (texte intégral) : « Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, présente une infection à rotavirus avec signes digestifs et déshydratation aiguë nécessitant une convalescence de cinq jours.

L’état de santé de Sa Majesté le Roi ne justifie aucune inquiétude.

Signé : Professeur Abdelaziz Maaouni, médecin personnel de Sa Majesté le Roi et directeur de la clinique du Palais Royal.

Que Dieu préserve l’auguste personne de Sa Majesté le Roi, accorde longue vie à notre Souverain sous son aile protectrice et le gratifie de bonne santé, de bien-être et de bonheur.

Que le très haut le comble en la personne de Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay El Hassan, avec le soutien de son frère SAR le Prince Moulay Rachid et l’ensemble de la famille royale ».

Jamais, dans l’Histoire du Maroc, un communiqué officiel n’avait annoncé une maladie du Roi et encore moins donné les détails de ce dont, le cas échéant, souffrait le Souverain.

Sous tous les règnes qui se sont succédés, la santé du Roi était un sujet tabou. Seuls ses médecins personnels en avaient les détails et le peu que le peuple en savait suite à quelque indiscrétion, ici ou là, ne se disait pas… Ou se chuchotait à peine.

Le fait que le Palais royal innove en 2009 et que dans un communiqué du ministère du protocole et de la chancellerie, le médecin personnel du Roi donne, en toute transparence, les détails des problèmes de santé du Roi en cette fin août : le nom de l’infection qu’il présente (infection à rotavirus), ses symptômes (signes digestifs et déshydratation aiguë) et même le nombre de jours de convalescence prescrits (cinq jours), a donc été accueilli avec grande surprise.

La première réaction des Marocains a été de se ruer sur internet pour en savoir plus sur cette « infection à rotavirus » dont la plupart n’avait jamais entendu parler.

Les media, chargés d’informer l’opinion publique, en ont fait de même, bien sûr, avant d’y aller de leurs commentaires...

Mais si les uns ont applaudi cette transparence en y voyant un nouveau pas dans la modernisation de l’institution monarchique par l’actuel Roi qui tente –autant que faire ce peut- de hisser le Maroc aux standards des pays modernes… Les autres ont mis en doute l’intention même de transparence et sont allés loin dans leurs commentaires. Beaucoup trop loin. Le communiqué a eu alors des conséquences inattendues. Il a donné lieu au… Feuilleton de la rentrée !

Les commentaires de la presse

Le premier qui a ouvert le feu, à ce sujet, a été le journaliste espagnol Pedro Canales dans son journal « El Imparcial ».

Très vite repris, traduit en français et largement diffusé par les sites pro-Polisario (vu ses développements) le commentaire de Pedro Canales en a choqué plus d’un au Maroc. D’autant que ce journaliste connaît parfaitement le royaume pour y avoir exercé en tant que correspondant de presse.

Alors qu’il reconnaît qu’ « il n’y a pas de précédents dans lesquels la Maison Royale informe des traitements médicaux qui affectent le Roi, et beaucoup moins dont elle donne des précisions sur l’origine virale de sa maladie », même s’il met ce constat dans la bouche d’une source politique marocaine anonyme, Canales qui parle d’« alarmes » qui se seraient « déchaînées au Maroc et dans les ambassades occidentales », n’hésite pas à donner du contenu à cet alarmisme. Il poursuit donc : « si maintenant c’est fait, c’est parce que l’affaire peut être grave et ils veulent préparer l’opinion publique à une annonce postérieure », ajoute-t-il, attribuant encore cette déclaration à la source politique anonyme. Emettant des doutes sur la nature de l’infection, mais aussi sur la compétence du médecin du Roi, il en tire les pires conclusions : erreur de médication, conséquences graves (il parle même de possible œdème cérébral)… Tout cela pour en arriver à ce qui a le plus choqué au Maroc : des délires où il est question de régence, de qui assurerait cette régence et, bien sûr, de l’ancienne proposition du Prince Moulay Hicham de création d’un « Conseil de famille »… !

Dans les soirées ramadanesques familiales ou entre amis, les commentaires outrés sont globalement les mêmes. Ils disent ceci : « comment la sensibilité d’un homme quel qu’il soit –on n’a pas besoin d’être roi pour cela- ne serait-elle pas heurtée si, partant d’une bonne intention, il présentait son bulletin de santé et que, le lendemain, il trouvait dans tous les sites des scenarii concernant sa succession ? …Personne n’ose faire cela, ni avec un camarade, ni avec un patron, ni avec un père… Et ce n’est pas non plus, quoiqu’on dise, le traitement qui est réservé aux chefs d’Etat lorsqu’ils ont un petit souci de santé… Dernièrement, le Président Nicolas Sarkozy a perdu connaissance et a été hospitalisé d’urgence. Personne, dans les media français, n’a eu le mauvais goût de parler de son éventuelle succession… Pourquoi se permet-on cela avec la Roi du Maroc ? Abdelaziz Bouteflika qui a dépassé les 70 ans est régulièrement malade, hospitalisé ou absent pour cause de fatigue. Pourquoi les sites pro-Polisario n’en soufflent-ils pas un mot ? Pourquoi n’osent-ils même pas reprendre les rares articles de la presse algérienne qui parlent de la succession du Président algérien et de son frère qui se préparerait à l’assurer ? Quant à la soit disant interdiction de commenter la santé du Roi, ce n’est pas commenter qui est interdit, c’est mentir qui l’est » etc, etc.

Ensuite sont venus les commentaires de la presse nationale.

Al Jarida Al-Oula que dirige Ali Annouzla publiait, le 27 août, un article intitulé « la maladie du Roi reporte les causeries religieuses et son déplacement à Casablanca ». Citant un professeur en médecine qui aurait voulu garder l’anonymat, le journal arabophone soutient que le Roi souffre depuis longtemps d’allergie et d’asthme, qu’il est soigné au moyen de corticoïdes et que c’est « cette médication qui est la cause principale de l’infection actuelle ».

Le parquet de Rabat ordonne aussitôt à la police judiciaire d’ouvrir « une enquête minutieuse » avec Ali Annouzla « ainsi qu'avec toute personne impliquée dans cette affaire ».
Un communiqué du procureur du Roi explique que l'article d’ « Al Jarida Al-Oula » « comprend des faits mensongers et de fausses informations concernant la santé de Sa Majesté le Roi et qui sont dénués de tout fondement ».
De son côté, le médecin personnel du Souverain, le Pr Maouni, saisit le président du Conseil régional des médecins de la région Nord-Centre « pour prendre les dispositions qui s'imposent ».

L’interrogatoire de Ali Annouzla et de sa journaliste, Boucha Edaou, commence alors le 2 septembre. Il durera 3 jours. Le journal de Ali Annouzla n’a en effet pas dit qu’il s’agissait de rumeurs, mais d’informations données par des sources médicales anonymes. La question était alors de savoir qui, parmi les médecins proches du Palais, diffuse ce genre d’ « informations » et dans quel but ?

Le 7 septembre, un communiqué du procureur du Roi près le tribunal de première instance de Rabat annonce qu'après l'enquête diligentée par les services de la police judiciaire, le Parquet général a remis une convocation directe à Ali Anouzla, en tant qu' « accusé du délit de publication, avec mauvaise intention, de fausse information, d'allégations et de faits mensongers », ainsi qu'à Boucha Edaou, auteur de l'article, en tant qu' « accusée d'avoir contribué à cela », conformément aux articles 42 et 68 du Code de la presse.

Les deux accusés comparaîtront le 29 septembre prochain devant le tribunal de première instance de Rabat.

Le 3 septembre, l’hebdomadaire arabophone « Al Michaâl », dirigé par Driss Chahtane, paraît à son tour avec un dossier sur le sujet intitulé « La vérité sur la maladie du Roi ». On y trouve des spéculations et rumeurs sur la santé de SM Mohammed VI qui vont jusqu’à parler d’ « insuffisance rénale » et d’« une des maladies du foie ». On y trouve aussi trois interviews dont l’une, de Pedro Canales, l’autre du journaliste Khalid Jamaï et la troisième du médecin Mohamed Boubekri, lequel défend la thèse selon laquelle « la cause du rotavirus est l'immunodéficience ». Tous ceux qui ont lu ce dossier ont trouvé qu’il était allé très loin…
Le procureur général de Rabat aussi, apparemment, puisqu’il a ordonné à la police judiciaire de diligenter la même « enquête minutieuse » avec le directeur d’ « Al Michaâl » et avec « toute personne impliquée » dans ce dossier qui « comprend des faits mensongers et de fausses informations concernant la santé de Sa Majesté le Roi » que celle qu’il avait ordonnée dans le cas d’ « Al Jarida Al-Oula ».

Suivent aussitôt la convocation et l’interrogatoire des journalistes d’ « Al Michaâl ». Ils sont entendus pendant deux jours. Le médecin Boubekri est également interrogé.

Et puis, le 4 septembre paraît l'hebdomadaire en langue arabe « Al Ayyam ».

…Lui aussi arrive sur le marché avec un dossier qui, malencontreux hasard, porte exactement le même titre que celui d’« Al Michaâl ». « Al Ayyam », dont le directeur, Noureddine Miftah, n’a pas écrit un mot sur le sujet, si ce n’est, à la fin de son éditorial, pour souhaiter un prompt rétablissement au Souverain et se féliciter de la transparence royale, présentait dans ce dossier deux articles sur la question (écrits par la rédactrice en chef, Marem Makrim et le journaliste Youssef Bajaja), en plus de deux interviews, l’une réalisée avec un médecin et l’autre avec un chercheur en sciences politiques.

…Lui aussi reçoit donc une « invitation » du Procureur et c’est l’équipe au complet qui est entendue deux jours de suite.

L’embarras de la profession

Il est bien évident qu’après les commentaires sur la santé du Roi, les journaux se sont remplis de… Commentaires sur ces commentaires ! Notamment après les convocations et interrogatoires.

La profession s’est alors divisée en deux : ceux qui ont franchement condamné les journaux qui ont mis en doute la véracité des informations apportées par le communiqué du Protocole royal. Et ceux qui ont gardé un silence gêné.

Pour les premiers - il s’agit d’« Al Massae » avec un éditorial sans équivoque de son directeur et éditorialiste Rachid Nini, vite suivi par tous les journaux des partis politiques (dont les responsables ont été réunis par le ministre de la Communication pour débattre de cette affaire) – la condamnation est en effet sans appel.

L’argument récurrent, chez les uns et les autres, c’est que la presse nationale est en train de démolir les fondamentaux du pays. Elle ne respecte plus rien, pas plus ces fondamentaux (pour lesquels le peuple marocain a versé son sang dans le passé) que la déontologie de la profession. « Jusqu’à quand ? », s’interroge Abdallah Bekkali, rédacteur en chef d’Al Alam (quotidien en langue arabe du parti de l’Istiqlal). « Le silence n’est plus permis », ajoute-t-il. « Il est temps de mettre fin à l’exploitation commerciale des fondamentaux du pays par la presse non partisane », titre « Al Haraka », journal du Mouvement Populaire, sous la plume de Mohamed Mechahouri. Pour Rchid Nini, dans « Al Massae » du 7 septembre, « le corps de la profession (du journalisme marocain) souffre d’une immunodéficience chronique. Ce qui l’expose à tous les virus ».

Les autres journaux, ceux qui ont rapporté les informations en se gardant de faire de grands commentaires, sont dans un réel embarras. C’est le cas de la plupart des membres de la Fédération des éditeurs de journaux (FMEJ). Nombre d’entre eux partagent cet avis du « trop, c’est trop », mais ne veulent pas ajouter d’huile sur le feu (il faut se calmer et attendre la fin de l’instruction, tente de tempérer Khalil Hachimi, directeur d’ « Aujourd’hui le Maroc » et président de la FMEJ).

Pour eux, la profession est globalement mal en point (constat rappelé par Mohamed El Brini, directeur d’ « Al Ahdath Al Maghribya »). Mais au lieu de lui porter le coup de grâce, il faut continuer de se battre pour la niveler par le haut.

Ils ne nient pas qu’il y ait des excès et dérapages (s’attaquer au prophète, brader l’intégrité territoriale, s’acharner sur la monarchie… Et même, comme l’ajoute Mohamed Selhami, directeur de « Maroc Hebdo » : authentifier la rumeur en la reprenant dans la presse, alors que la presse a été créée pour tuer la rumeur). Mais ils continuent de dire que cela est l’exception, non la règle (comme aime à le rappeler Abdelmounaïm Dilami, directeur de l’ « Economiste ») et qu’il ne faut surtout pas que les pouvoirs publics bâtissent leur approche de la profession en se basant sur les dérapages d’exception.

Les membres de la FMEJ rappellent que c’est bien pour pousser le secteur à la professionnalisation et à une réelle mise à niveau que la Fédération a signé un contrat-programme avec l’Etat et qu’elle a travaillé en étroite collaboration avec le ministère et le syndicat de la presse au projet de refonte du code de la presse.

Ce dernier projet comportait une belle idée : une haute instance de la presse écrite. Une sorte d’institution chargée de l’autorégulation de la profession (à l’exemple de ce qui existe au Canada, pour ne citer que ce pays). « Si cette instance existait, ce genre de problèmes aurait vite été résolu entre nous : entre professionnels et entre Marocains », laisse tomber le directeur d’Al Ayyam qui est aussi Secrétaire Général de la FMEJ, Noureddine Miftah, dont le journal se défend d’avoir fait le même traitement du dossier que Pedro Canales ou qu’ « Al Michaâl ».

Il est vrai que s’expliquer devant cette instance, plutôt que devant la police, nous aurait évité les réactions enflammées d’ONG (comme reporters sans frontières ou le Comité de Protection des Journalistes) et de journaux étrangers qui, chaque fois que la presse a maille à partir avec les pouvoirs publics, ne peuvent que prendre le parti de la presse.

Pied de nez royal

Aux philistins qui ont saisi l’annonce d’une fatigue royale pour se lancer dans les conclusions les plus foireuses, SM Mohammed VI n’a apporté aucun démenti… Si ce n’est la reprise de ses activités, menées, comme à son habitude, au galop.

Le Roi a procédé à la distribution de denrées alimentaires aux démunis, le 31 août, au nom de la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Les « Causeries religieuses » du Ramadan ont commencé le 1er septembre à Casablanca, sous sa présidence.

Ont suivi plusieurs inaugurations de centres médicaux, à Casablanca et à Marrakech. Ville où -ce fût le clou- la télévision l’a montré poursuivant ses activités de solidarité avec les démunis sous une pluie battante, complètement trempé. Et ça continue avec les causeries et les inaugurations…



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