Les doigts accusateurs pointent les policiers pour leur corruption et certains d’entre eux reconnaissent…
Témoignage instructif. C’est un jour comme les autres, en ce mois de Ramadan. Le feu est au vert, les véhicules filent sous les yeux du policier chargé de la circulation à ce carrefour de Rabat.
Une femme, au volant de sa voiture, nonchalante, suit le flot. Devant elle, un poids lourd chargé de marchandises roule lentement. La hauteur qu’atteint sa cargaison empêche la femme de voir la couleur du feu, mais comme il roule, elle roule aussi. C’est en passant devant le feu qu’elle constate qu’il est orange. Elle hausse les épaules. De toutes les manières, passer à l’orange n’est pas interdit. Mais le camion étant surchargé, il est lent. Et ceux d’en face sont pressés. Ils n’attendent même pas que « leur » feu passe au vert, dès que celui d’à côté est orange, ils démarrent sur des chapeaux de roues.
La conductrice pestait donc contre le camion quand surgit le policier, sifflet à la bouche, lui intimant l’ordre de se ranger sur le côté.
« Mais Mr l’agent, commença-t-elle à plaider, je ne suis pas passée au rouge, c’est juste le camion qui… ». « Vos papiers ! », coupa le responsable de la circulation.
Elle les lui donne. Tout est en ordre. Il toussote. Elle en profite pour décliner sa fonction et reprendre sa plaidoirie : « quand on exerce le métier que j’exerce, on n’enfreint pas la loi. Ce n’est pas de ma faute, c’est le camion… ». Le policier l’interrompit une seconde fois, mais cette fois-ci, c’est clair, il est de meilleure disposition. Il se plaint quand même : « chaque fois qu’on arrête quelqu’un, il est juge, ou avocat, ou journaliste, ou encore de la famille d’un haut responsable… ». La femme plaisante : « ça n’arrange pas vos affaires ». Le policier se défend de « toucher quoi que ce soit… ».
La conversation engagée sur ce registre, la femme pose de plus en plus de questions… « Juste pour comprendre », explique-t-elle. Mis en confiance, le policier se laisse aller aux confidences, souvent relancé par les questions de celle qui compatissait à son sort. « Bien sûr que dès qu’on voit un policier, on pense qu’il est corrompu », dit-il. Puis il se lance : « d’ailleurs, c’est vrai, la plupart d’entre nous touchent des petites sommes par ci, par là. Mais comment faire autrement pour vivre ? Vous savez ce que nous endurons ? Je sais bien que lorsque nous acceptons de porter cet uniforme, nous savons ce qui nous attend. Mais les conditions sont quand même difficiles. Par exemple, en ce mois de Ramadan, nous sommes parfois en service de 7h du matin à 8 ou 9 heures du soir… Quand le cortège de Sa majesté ou d’une haute personnalité étrangère doivent passer par là où nous sommes… Notre Ftour ? Ils nous apportent un bol de Harira froide, un œuf cuit à 15h, une baguette de pain, une bouteille d’eau et deux dattes… Non, bien sûr, nous n’avons pas d’indemnités pour les ‘heures sup’… On est bien content si le supérieur direct ne nous colle pas une sanction… Parfois pour rien, parfois injustement. Il passe par là, il ne nous voit pas, la sanction tombe… On n’a même pas le droit de se défendre. L’administration ne nous appelle pas pour nous entendre. Ce que le supérieur dit n’est pas matière à discussion… Expliquez-moi comment un policier dont le salaire est de 3.000 à 3.500 DH peut vivre et faire vivre sa famille dignement ? Comment il peut ne pas succomber à la tentation ? Lui qui trime, qui est séparé la plupart du temps des siens, qui risque sa vie sans véritables garanties… Quand un des nôtres meurt dans l’exercice de ses fonctions, il a droit aux honneurs sous le règne de SM Mohammed VI, c’est vrai, mais financièrement quelle indemnité verse l’administration à sa veuve et aux orphelins qu’il laisse ? Non seulement ce qu’on donne à nos familles ne les met pas à l’abri du besoin, mais ces indemnités mettent des mois, voire des années à leur être versées… Je vais vous raconter l’histoire d’un ami très proche. C’est un chauffeur de poids lourds. Il travaille à l’étranger. Là-bas, ils ont des aires de repos réservées aux handicapés. Un jour, il était fatigué et il mourait de faim quand il a aperçu une de ces aires de repos pour handicapés. Il s’y est arrêté pour s’approvisionner rapidement, ni vu, ni connu, pensait-il. Manque de chance, un policier en patrouille l’a vu. Il l’a donc verbalisé. Du coup, il a procédé à tous les contrôles et lui a reproché d’avoir roulé plus longtemps que ce que la loi l’autorisait, de n’avoir pas de co-chauffeur pour prendre le relais, etc, etc… Au bout du compte, l’amende s’élevait à l’équivalent de quelque deux millions de centimes. Mon ami a tout essayé : attendrir le policier, en faire un ami, le corrompre… Il était prêt à y mettre le prix… Quand il a parlé d’argent, le policier lui a dit qu’il gagnait très bien sa vie, que l’Etat lui offrait toutes les garanties et qu’il préférait que son pays encaisse l’argent de l’amende pour continuer à lui assurer ses bonnes conditions de travail plutôt que d’encaisser, lui, quelques billets dont il n’avait nul besoin…
Ce que je retiens de cette histoire, c’est que si nous avions des salaires honorables, nous ne nous laisserions pas corrompre comme cela se fait aujourd’hui. Les corrompus seraient des exceptions qui disparaîtraient à long terme ou tomberaient sous le coup de la loi. Mais là, tout le monde ferme un œil, tout le monde dit qu’il faut combattre la corruption et tout le monde sait que ce n’est pas possible, même s’il y en a qui sont pris la main dans le sac, à Targuist ou ailleurs ! ». La conductrice ne trouva rien à y redire.
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