L'individu commet parfois des actes irréfléchis, en réaction à une situation déterminée, sans en mesurer les conséquences.Tôt ce matin, le commissariat de police reprenait ses activités, l'équipe qui assurait la permanence ayant passé le relais. Les couloirs étaient fort animés par les va-et-vient des différents fonctionnaires qui reprenaient leurs postes. Une bonne dame, la cinquantaine, gravit lentement les marches du bâtiment et s'y engouffra. L'agent de service qui assurait l'accueil trouva qu'elle avait une triste mine. La bonne dame le regarda pendant un moment, avant de lui lancer: «Je viens dénoncer un meurtre». L'agent en question l'assena de questions pour en savoir plus. Et plus elle parlait, plus la stupeur du fonctionnaire prenait de l'ampleur. Démarche habituelle, celui-ci l'orienta vers un officier qui allait ouvrir une enquête et tenter de savoir les tenants et aboutissants de cette histoire peu commune.
En moins de temps qu'il n'en fallait, la bonne dame devint célèbre, attirant la curiosité de bien de policiers. Elle parlait doucement, calmement, faisant preuve d'un sang froid remarquable. Et ce qu'elle racontait avait de quoi glacer le sang dans les veines. «J'ai tué mon mari…», lança-t-elle à l'enquêteur, le fixant droit dans les yeux, sans hésitation, sans tergiversation. Mais le plus important restait à venir.
En effet, poursuivant son récit, et les déclarations qui allaient, de facto, être retenues contre elle, la quinquagénaire semblait se métamorphoser. Derrière ce visage innocent, calme et serein, se cachait un monstre sanguinaire, un criminel sans pitié. C'est ainsi que, selon ses dires, après avoir assassiné son époux, à l'aide d'une arme blanche, celle-ci l'a découpé en petits morceaux. Puis, des jours durant, elle s'est débarrassée des morceaux progressivement, afin de ne pas éveiller les soupçons de son entourage et, in fine, de ne pas se faire coincer.
Cependant, la première question qui pourrait tarauder l'esprit de quelqu'un qui écoute son témoignage est la suivante: pour quelles raisons, aujourd'hui, elle vient se dénoncer, après avoir commis ce qui semblerait être un crime parfait ? Pourquoi dévoiler ce qu'elle a commis puis laborieusement dissimulé ?
Selon elle, après s'être débarrassée du mari volage, puisque c'était le mobile du crime, elle était soulagée à l'idée de ne plus souffrir des tromperies de celui-ci. Elle avait retrouvé une soi-disant de sérénité. Elle avait la conscience tranquille. Puis, les jours passant, cette même conscience allait devenir son calvaire. Elle commençait à regretter son acte, à souffrir, à ne plus pouvoir fermer l'œil. Et c'est ce qui explique, selon elle, la démarche de ce matin-là. Deuxième question qui viendrait à l'esprit : comment se fait-il qu'aucune déclaration de disparition n'ait été faite par un quelconque proche de la victime ? Et ses enfants ? Ne demandaient-ils jamais après leur père ?
La bonne dame a expliqué qu'elle vivait avec son défunt époux, qu'elle a découpé en morceaux, en total isolement. Pas de proches qui débarquent chez eux, de même qu'ils ne rendaient visite à personne. Quant à leurs enfants, ceux-ci vivent dans d'autres villes et ne demandent que de temps à autre après leurs parents.
Sur le champ, les recherches ont été lancées par la police et l'enquête fut aussitôt ouverte. La bonne dame a été placée en garde-à-vue, après avoir fourni tous les renseignements nécessaires aux enquêteurs. La première tâche consistait à retrouver la trace des morceaux humains que «l'assassin» avait éparpillés aux alentours de son domicile.
La société délégataire chargée de la collecte des déchets fut aussitôt contactée. Les employés au sein de cette société qui opèrent dans les quartiers autour du domicile de la plaignante (et de la victime) ont été questionnés par la police. A l'unanimité, aucun d'eux ne serait tombé sur des sachets suspects ou sur des morceaux de corps humain. Les recherches ont également concerné différents dépotoirs limitrophes, en vain.
Un tour du côté du domicile du couple allait apporter des éléments de réponse pour le moins déroutantes. Les voisins reconnurent, effectivement, que la dame vivait seule depuis quelques semaines, et que son époux n'a plus été revu dans le quartier. Témoignages qui sont de nature à confirmer la thèse de l'assassinat. Cependant, ces mêmes voisins ont évoqué les fréquentes visites des enfants du couple. Pas plus tard que cette semaine, certains d'entre eux avaient rendu visite à leur mère. Voilà qui allait remettre en question les déclarations de cette dernière. Elle avait en effet affirmé que ses enfants vivaient ailleurs et qu'elle ne les voyait que rarement.
Après quelques investigations supplémentaires, la lumière allait être enfin faite sur cette histoire pour le moins rocambolesque. On a pu retrouver les enfants qui, contrairement à ce qu'avait avancé leur mère, vivaient tous à Casablanca. On a également retrouvé le mari «assassiné», sain et sauf et bien portant même. De retour au commissariat de police, l'affaire allait être résolue. La bonne dame a tout simplement été abandonnée par son mari qui est parti vivre avec une autre femme.
Elle en était folle amoureuse et voulait le retrouver. N'ayant pu localiser le domicile où il vivait désormais, elle a pensé monter cette histoire de toutes pièces afin que la police le retrouve. Il faut reconnaître qu'il n'a pas fallu beaucoup de temps pour retrouver le mari mort-vivant.
Dénouement heureux
L'acte de la bonne dame a failli lui coûter cher, puisqu'il s'agit d'un délit réprimé par la loi. Cela s'appelle « fausses déclarations à OPJ » (Officier de police judiciaire) et consiste à induire en erreur un officier de police, avec toutes les conséquences que cela suppose sur le déroulement d'une enquête déterminée. Dans le cas de cette quinquagénaire, il était question de provoquer l'ouverture d'une enquête sur la base de faux éléments, d'une histoire imaginaire dans un but précis. Il y va de la perte de temps des éléments de la police judiciaire, acte condamnable par la loi. Mais dans ce cas précis, les enfants et l'époux ont reconnu que la dame souffrait de troubles psychiques. Chose qui avait poussé son mari à refaire sa vie. Et c'est ainsi qu'aucune poursuite en justice n'a été entamée à son encontre. Elle a plutôt été prise en charge par un centre psychiatrique, en lieu et place d'une procédure judiciaire qui aurait aggravé ses troubles.
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