Les champions marocains qui défendent les couleurs d’autres pays se font de plus en plus nombreux. Eclairage sur un phénomène finalement pas si nouveau.
Mardi 19 août 2008, Stade Olympique de Pékin. Il est exactement 22h50 quand le Safiot Rachid Ramzi, 30 ans, prend le départ de la finale du 1500 mètres. 3 minutes et 33 secondes plus tard, il franchit l’arrivée en tête, empochant ainsi la médaille d'or et succédant à un autre Marocain, Hicham El Guerrouj. Sauf que la médaille olympique ne
sera pas décomptée dans le palmarès des Rouge et Vert, puisque c'est sous les couleurs de Bahreïn que Ramzi a enlevé l’épreuve reine du demi-fond. L'athlète porte en effet depuis 2002 la nationalité du pays du Golfe, une naturalisation qui avait à l'époque fait couler beaucoup d’encre.
Je t’aime, mais je te trompe
Pourtant, Ramzi n'est pas le premier athlète à avoir fait le choix de l’exil. Depuis une vingtaine d’années, certains pays du Golfe se sont lancés dans une vaste politique de recrutement de sportifs étrangers, avec, à la clé, des avantages financiers conséquents. Ramzi n’est ainsi que la partie visible de l’iceberg. Mais son parcours reste un cas d'école. C’est en 2000 qu'il est approché pour la première fois par le Bahreïn. L’athlète marocain vient alors de contracter une blessure à la cuisse qui l'éloigne des pistes. Non seulement la Fédération royale marocaine d'athlétisme (FRMA) refuse de payer les 20 000 DH que coûtent les soins, mais elle lui coupe également les vivres, le privant de la maigre prime de 500 DH qui lui est versée chaque mois.
Il ne peut du coup qu’accepter la proposition des Bahreïnis : un poste provisoire au sein de l'armée, un traitement de 7500 dollars par mois, en sus d’une prise en charge médicale complète. “Malgré l’amour inconditionnel qu’il porte à ses origines, Ramzi a au moins pu réaliser son rêve grâce au Bahreïn”, justifie le directeur du journal sportif Al Mountakhab, Idrissi Badreddine. Effectivement, les règles internationales sont claires : que ce soit aux JO ou aux Championnats du monde, seuls trois athlètes d’un même pays peuvent concourir dans la même discipline. Et lorsque Ramzi a débuté, il devait faire face à une rude concurrence. “Le moins que l'on puisse dire, c'est que l’ère El Guerrouj n’a pas favorisé l’émergence d’athlètes marocains sur le 1500 mètres”, argumente le journaliste sportif Najib Salmi. On connaît la suite…
Abderrahman Aït Khamouch est un autre exemple de la fuite des talents sportifs. Originaire de la région de Béni Mellal, ce jeune homme de 21 ans s'est également illustré à Pékin, précisément à l'occasion des Jeux Paralympiques. Amputé d'un bras suite à un accident, il a 15 ans quand il tente le rêve espagnol, en traversant la Méditerranée à bord d'une “patera”. C'est durant ses multiples séjours dans des centres d'accueil pour mineurs qu'il fait montre de ses talents de coureur. Il est recruté par le club catalan de Nou Barris, avec lequel il enchaîne les succès, avant d'obtenir en 2005 une bourse du Comité espagnol paralympique. En 2008, il a enfin rendez-vous avec sa première compétition internationale, et pas la moindre : les Jeux Paralympiques 2008. Et ce n'est que quelques jours avant de s'envoler pour Pékin qu'il est naturalisé espagnol. Il en reviendra avec une médaille d'argent sur 1500 m. “C'est magnifique de venir en Espagne dans le but de travailler et finir par représenter ce pays aux Jeux Paralympiques. C'est le résultat d’une souffrance, d'une lutte et d’un long sacrifice”, a-t-il déclaré à la presse espagnole.
Le Maroc ? Connais pas !
Dans d’autres cas, ce sont des binationaux qui, dans leur carrière sportive, ont préféré se détourner de leurs origines marocaines. Dernier en date : le footballeur Tarik El Younoussi, qui a rejoint son compatriote Mohamed Abdellaoui au sein de l’équipe nationale de Norvège. “Sa décision est irrévocable, Tarik se sent bien en Norvège et c’est le pays où il habite. Le peuple norvégien l’affectionne particulièrement”, témoigne le frère d’El Younoussi. Autre exemple, même histoire : celle de Adil Rami, qui a également “snobé” les Lions de l’Atlas. En mars 2008, à l’issue de son premier (et jusqu'à présent unique) match avec la sélection française A', il s’est ainsi expliqué devant la presse : “J'avais refusé la sélection marocaine début 2008, parce que je ne voulais pas me mettre une éventuelle barrière par rapport à l'équipe de France”. Heureusement pour le Maroc, le défenseur pourra encore rejoindre les Lions de l’Atlas. Théoriquement, du moins. “Tout joueur qui a évolué, avant l’âge de 21 ans, en amical, comme Rami, ou même en officiel, est toujours sélectionnable avec son pays d’origine”, nous a expliqué un responsable de la Fédération marocaine de football. Et d’ajouter que la Fédération courtise actuellement Rami.
Le ballon rond et l’athlétisme ne sont pas des cas isolés. “Toutes les disciplines, sans exception, sont concernées : l’athlétisme, le football, les sports de combat, le tennis et même d’autres sports moins médiatisés”, résume le journaliste Najib Salmi. Un cas parmi d’autres : le boxeur d'origine marocaine Amin Asikainen, qui a entamé son ascension en 2002, est désormais double champion d’Europe des poids moyens sous les couleurs finlandaises.
Au début, il y eut le protectorat
Et la liste est encore longue, le phénomène ne datant pas d’hier. En 1938, déjà, Larbi Ben Barek a été le premier à inaugurer la liste des footballeurs maghrébins de l'équipe de France. “Pendant le protectorat, la Ligue marocaine de football dépendait de la France. Une fois l’indépendance acquise, au lieu de s'estomper, le phénomène de l'expatriation des talents s’est au contraire accéléré”, poursuit Najib Salmi.
C’est donc en particulier en France, puis dans d’autres pays d’Europe, que se sont réfugiés certains de nos sportifs. Surtout pour des raisons d'ordre économique, mais pas seulement. Le volet purement sportif est également une source de motivation. “Entre jouer une phase finale de Coupe du Monde et le risque de se faire éliminer dès la phase préliminaire de la Coupe d'Afrique, il n'y a pas l’ombre d’une hésitation”, résume pour sa part un ancien footballeur maghrébin, cité par le quotidien L’Equipe. C’est précisément le choix adopté par les “Hollandais” Khalid Boulahrouz et Brahim Afellay. D’autres pourraient leur emboîter le pas, comme le “Français” Younes Kaboul, grand espoir actuel du football hexagonal.
L’exil offre souvent une chance de reconnaissance et, parfois, un vrai destin. En témoigne le parcours de Abdellatif Benazzi, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby. Le 9 mars 2000, ce natif d’Oujda est fait Chevalier de la Légion d’honneur. Pour beaucoup de jeunes restés au “bled”, il fait aujourd’hui figure de modèle et d’ambassadeur de la planète ovale.
“Certains sportifs apportent de l’argent à leurs familles et investissent au Maroc tout en jouant pour d’autres pays. En ce sens, ils prouvent leur amour pour leur terre d’origine”, note Badreddine Idrissi. La solution ? “Pour retenir ses talents, le gouvernement marocain doit commencer par augmenter son budget pour le sport”, propose notre observateur. Aujourd'hui, le budget du ministère des Sports avoisine le milliard de dirhams, soit dix fois moins que le budjet sport d’un pays comme la France.
Au-delà des finances, le problème est aussi organisationnel. Pour Aziz Daouda, ancien directeur technique de la Fédération marocaine d'athlétisme, c'est le mode de fonctionnement des fédérations sportives qui est dépassé. “Malgrè les bonnes performances de nos sportifs, nous sommes encore englués dans une forme d’amateurisme qui favorise la fuite de nos talents”. Hélas.
En sens inverse. Mgharba tal moute
Les sportifs d'origine marocaine n'oublient pas leurs origines au moment d'entrer sur le terrain. Nombre d'entre eux ont en effet choisi la bannière rouge et vert, alors qu'ils auraient bien pu faire carrière sous d'autres couleurs. C'est notamment le cas de Youssouf Hadji et Marouane Chamakh, ou encore Michael Chrétien Bassir, qui ont choisi le maillot des Lions de l'Atlas. “J’ai encore de la famille au Maroc. J’ai grandi dans une banlieue avec beaucoup de Maghrébins, qui suivaient et supportaient les sélections de leur pays d’origine. J’avoue que cela m’a énormément influencé, confiait Bassir à TelQuel. Sur le plan sportif, j’étais convaincu que j’avais plus à apporter à la sélection marocaine qu’à l’équipe de France”. Deux fois quart-de-finaliste à Roland Garros, le tennisman Hicham Arazi a, quant à lui, grandi dans l’Hexagone. Il est pourtant resté fidèle à son pays d'origine. “Son père y est pour beaucoup. Il l'a assurément influencé dans ce choix”, explique le journaliste sportif Mohamed Rouhli. Alors que son cœur balançait entre le Maroc et la France, Mustapha Hadji, Ballon d’or africain en 1998, a tourné le dos aux Tricolores juste avant le dernier match qualificatif pour la Coupe du Monde 94. Bien lui en avait pris : alors que la France n’a pas participé à la phase finale de la compétition, les Lions de l'Atlas ont gagné leur ticket pour les USA.
Réussite. Benazzi, Marocain après tout
Natif d’Oujda, de père marocain et de mère algérienne, Abdellatif Benazzi a fait ses débuts dans le football et l’athlétisme. Mais c’est le rugby qui révèle ses talents alors qu’il est âgé de 16 ans. Sous les couleurs de l’Union sportive d’Oujda, il se fait rapidement remarquer par le club de Cahors en France, qui lui offre un contrat en 1988 alors qu’il maîtrise à peine la langue de Molière. L’année suivante, il défend les couleurs d’Agen, bastion du ballon ovale. “J’ai connu la bêtise xénophobe, les insultes et les menaces”, se remémore Benazzi dans une interview accordée au magazine français Le Nouvel Observateur. En 1990, une sélection avec le Maroc contre la Belgique a failli lui faire rater sa success story avec les Tricolores. Mais il devient capitaine du Quinze de France en 1996. Le rugbyman aux 68 sélections participe à 3 Coupes du Monde et gagne le Grand Chelem en 1997 dans le Tournoi des Cinq Nations. Cette même année, il est nommé au Haut conseil de l’intégration par Jacques Chirac. Le 9 mars 2000, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur. Ce qui lui vaut, le 20 mars 2000, d’être présent à l’Elysée lors de la visite de Mohammed VI. Tout un symbole. “Mon grand-père me disait : là où tu trouves ton bien-être et ton pain, là est ton pays. Je n’ai jamais renié mes origines et j’ai toujours fait cohabiter en moi les cultures”, a également déclaré Benazzi, fier de ses racines marocaines.
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